MONOLOGUE DU TOUT
Ce qu’il y a de plus étrange avec moi, c’est qu’on ne sait pas pourquoi j’existe. Découvrir comment j’existe n’est déjà pas commode. Il arrive même à quelques-uns de se demander si j’existe. Si simples, si évidents, les hommes et l’être sont pleins de mystère. Et moi aussi.
Les hommes existent. Personne n’en doute. Il est très difficile de dire depuis quand ils existent. Ils existaient hier, avant-hier, au siècle dernier, au temps de Ronsard ou d’Horace, au temps de la guerre du feu et des premières sépultures. Il y a dix millions d’années, ils n’existaient pas encore. C’est autour de deux, de trois, de quatre millions d’années qu’ils commencent à exister et c’est précisément autour de ce temps-là qu’il est assez risqué de décider quand ils existent déjà et quand ils n’existent pas encore. Est-ce qu’ils se mettent à exister tout à coup par l’opération du Saint-Esprit, ou est-ce que des créatures qui ne sont pas des hommes se préparent, très lentement, à se changer en hommes ? On ne sait pas. On peut croire ce qu’on veut.
Mais enfin, il y a eu des hommes hier, il y en aura demain ; jusqu’à quand, ils ne savent pas : ils savent une foule de choses, mais ils ne savent ni quand ils commencent ni comment ils finiront – et il y en a aujourd’hui. Et, aujourd’hui au moins, ils se distinguent sans trop de peine de ce qui n’est pas un homme.
L’être, c’est plus difficile. Il n’est pas permis de dire qu’il existe comme existe une pierre, un papillon, une couleur – ou un homme. L’être est. Un point, c’est tout. On ne peut pas en dire grand-chose. On ne peut pas en parler. On ne peut rien en dire du tout. Sauf qu’il est : il faut bien qu’il soit puisqu’il y a quelque chose au lieu de rien. L’être est parce qu’il y a du temps, de l’espace, de la matière, de la vie, de la pensée, et un tout.
Le plus simple, en apparence, c’est moi. C’est le tout.
Moins simple pourtant qu’il ne semble à première vue.
Est-ce qu’il y a quelque chose qu’on a le droit d’appeler le tout et dont un exalté pourrait tenter d’écrire l’histoire ? Qu’est-ce que je suis ? Disons d’abord, pour faire simple, et c’est déjà compliqué, que je suis l’ensemble de tout ce qui existe dans l’espace et dans le temps. Commençons toujours par là. Je suis la nature, et les choses, et les hommes, et leur histoire, et l’univers autour d’eux. Je suis la Galaxie dont font partie le Soleil, et la Lune, et la Terre, et les quelque cent milliards d’étoiles que vous appelez la Voie lactée. Je suis les cent milliards de galaxies qui, au-delà de la Voie lactée, et au même titre qu’elle, constituent l’univers. La Galaxie, la Voie lactée sont assez peu de chose dans l’ensemble de mon tout.
La Terre est encore moins de chose. Elle ne serait rien du tout s’il n’y avait pas sur cette Terre, si ridicule dans son coin, quelque chose d’inouï que les hommes appellent la vie et, au sein de cette vie, quelque chose de plus inouï encore qu’ils appellent la pensée.
La pensée, qui se dresse en face de l’être avec un orgueil sans bornes et qui lui fait concurrence, n’est rien d’autre qu’un sous-produit de la vie, qui est un sous-produit de la Terre, qui est un sous-produit de mon tout. L’ennui est que je suis, en un sens, le sous-produit de ce sous-produit. Je suis l’effet de mon effet. Suivez le guide. Suivez le tout. Il n’y a de la pensée que parce qu’il y a un tout. Et il n’y a un tout que parce qu’il y a de la pensée.
On voit que je suis quelque chose de très curieux et de très amusant. Je suis quelque chose de tout à fait rigolo. Et, en fin de compte, d’assez simple : tout ce qui est, non pas sous le Soleil, tellement plus grand que votre Terre et si ridiculement minuscule, mais dans l’espace et dans le temps. C’est ici que les choses deviennent un peu plus difficiles : si je suis, c’est enfantin, tout ce qui est dans l’espace et dans le temps, y compris la matière, et la nature, et les gaz, et les atomes, et la lumière et le rayonnement, et l’énergie, et l’histoire, est-ce que je suis aussi et l’espace et le temps ? Il ferait beau voir que la réponse fût non. Et il ne s’agit pas de dire que le tout fait partie de l’espace et du temps. C’est l’espace et le temps qui font partie de mon tout. Que le tout soit dans l’espace et dans le temps, ou que l’espace et le temps soient bien plutôt dans le tout, ils sont en tout cas inséparables les uns des autres. Je me confonds, en vérité, avec l’espace et le temps qui se confondent entre eux au point que – par un mystère un peu rude à comprendre et que les hommes, jusqu’à un personnage très comique qui portait le nom d’Einstein, ont été longs à percer – agir sur l’espace, c’est agir sur le temps : quelqu’un qui se déplacerait à toute allure dans l’espace vieillirait moins vite que quelqu’un d’immobile. Je suis comme ça, je n’y peux rien. S’il y a des choses hors de l’espace et du temps, elles ne relèvent pas de moi. Et s’il y a des choses hors de moi, elles ne relèvent ni de l’espace ni du temps qui sont ma nature même.
Les pensées, bien sûr, jusqu’aux plus ineptes, aux plus contradictoires, aux plus folles, les passions, les rêves, les sentiments les plus fugaces et les plus insaisissables, mais aussi le vide, les fantômes, les trous noirs, les miracles appartiennent à mon règne. Il n’y a que le néant qui échappe à mon tout.
Parce que le néant n’est pas. Et que, puisqu’il n’est pas, il n’a de lien qu’avec l’être dont il est la réplique, le frère jumeau, l’envers et la négation.
Je ne suis ni l’être ni le néant. Je suis le tout. J’existe. Vous levez les yeux, vous regardez : tout ce que vous voyez de plus immense et de plus minuscule, c’est moi. Vous écoutez : c’est moi. Vous sentez, vous touchez, vous rêvez, vous imaginez, vous vous souvenez, vous attendez : c’est moi. Le passé, c’est moi. L’avenir, c’est encore moi. Et le présent, ah ! le présent, qui existe si fort et qui n’existe pas, C’est moi.
Les pigeons, c’est moi. Les malles d’osier, c’est moi. Le cinabre, c’est moi. La Horde d’or, c’est moi. Vous pouvez très bien supposer qu’il n’y a pas d’être du tout en dehors de mon tout. Je travaille à guichets fermés. Je fonctionne en circuit clos. Je me suffis à moi-même. Et ce qui existe en moi est assez exubérant pour camoufler tout être. Et pour combler le néant. Il y a le tout et il y a les hommes. On pourrait soutenir, à la rigueur, que le tout et les hommes sont l’alpha et l’oméga et qu’ils n’ont besoin pour exister de rien d’autre ni de personne. Le tout, c’est du solide. Et les hommes, c’est le fin du fin et c’est la fin des fins. Je contiens tous les hommes. Et chaque homme me contient. Ils appellent ça la conscience, le savoir, l’imagination, la pensée.
Il y a des hommes pour soutenir que je n’ai de réalité que dans la pensée des hommes. On les appelle des philosophes.
Ils prétendent – pas tous : pas Aristote, pas saint Thomas, pas Spinoza, pas Karl Marx – que je ne surgis que dans leur tête. Aucun homme ne s’imagine que les hommes n’existent pas. Mais il y a des hommes pour s’imaginer que le tout n’existe pas. C’est très exagéré. Ce n’est pas les hommes qui créent le tout à partir du néant. C’est plutôt le tout, pour dire les choses un peu en gros, qui a créé les hommes à partir du néant. Entre moi et les hommes il y a un jeu réciproque que vous commencez à connaître et où chacun porte l’autre. Et nous existons tous les deux.
Il est aussi absurde de prétendre que je n’existe pas qu’il serait absurde de prétendre que vous, les hommes, n’existez pas. Vous savez bien que vous existez et vous savez que j’existe. Les bleus que vous recevez quand vous vous cognez au monde, c’est moi. La pluie, c’est moi. Le froid, c’est moi.
Le soleil et ses coups, c’est moi. La souffrance, c’est moi.
C’est vous, bien sûr, et c’est moi. La souffrance est un bon exemple de l’existence du tout et de votre propre existence.
La souffrance, c’est vous et moi.
Je suis aussi le bonheur, la joie, le plaisir, et l’amour. Tout ce qu’il y a de bien, c’est moi. Tout ce qu’il y a de mal, c’est moi. Il y a du mal. Il y a du bien. Le bien et le mal sont mêlés dans le tout. Ce n’est pas chez moi qu’il faut chercher des jugements sans appel ni des certitudes à jamais. Il faut croire au tout et à rien : une espèce, si vous voulez, de scepticisme mystique. Et une indifférence passionnée. Le tout existe. Il est réel. Il n’arrête jamais de bouger et de rester le même. Il est tout. Et presque rien.
Le tout est un. Il est mobile et divers, il est changeant, il est multiple. Et il est un. Pour les hommes au moins, le Soleil est son symbole. Le Soleil bouge. Et ne bouge pas. Il se lève, il se couche, il disparaît, il revient. Il est ce qu’il y a de pire et ce qu’il y a de meilleur. Il brûle et il réchauffe. Il tue et il ressuscite. Il dessèche les rivières, il ravage les déserts et il fait mûrir le raisin dans les vignes alignées au fond des plaines calcaires, sablonneuses ou schisteuses ou au pied des collines. Il tombe dans la mer, il tourne autour des montagnes, il s’en va pour la nuit – et il est toujours là. Il est l’image de l’un, du bien, de la permanence, du salut.
Avec ses électrons, ses protons, ses neutrons, ses mésons, ses neutrinos par milliards qui ne cessent jamais de bombarder tout ce qui existe et ses quarks aux noms si poétiques – up, down, étrange, charme, bottom ou top –, échappés du Finnegans Wake de James Joyce, l’atome est une espèce de tout. Il y a des mondes dans l’atome comme il y a des mondes dans le tout. Et les uns tournent comme les autres, sous des lois comparables. L’homme est à mi-chemin entre l’univers et l’atome. L’atome lui paraît minuscule et l’univers, immense : ce que la Lune est à une bille, la bille l’est à l’atome. Mais, à un bout du tout, pour d’autres yeux que les nôtres, l’atome est un monde immense et l’univers, à l’autre bout, est un monde minuscule.
Je suis le tout. Je me décline en mille modes, en mille temps, en mille cas, en mille flexions, en mille désinences, en mille aspects invraisemblables, plus étranges les uns que les autres, et pourtant très réels. Je suis le quartz, le granit, le cristal de roche, l’hydrogène. Je suis la première seconde de l’univers, et le premier centième de seconde, et le premier millième, et le premier milliardième de milliardième de seconde juste après le big bang, et toutes les secondes, et les heures, et les jours, et les siècles, et les millions de millénaires qui lui ont succédé. Je suis les coccinelles, les mousquetaires du roi, les cuirassiers de Reichshoffen, le premier mort, et le dernier, de la guerre de 14, les anneaux de Saturne, la gare de Perpignan, la Madone Pesaro à l’un des autels du bas-côté de gauche de l’église des Frari, à Venise.
Je suis la haine, le doute, la structure, les couleurs, la destruction, les mirages. Je suis tous les griffons, les sphinx, les phénix, les sirènes, les centaures, les licornes, les chimères qui n’ont jamais existé que dans la tête des hommes. Je suis Ulysse, et le prêtre Jean, et Isaac Laquedem, et saint Georges et son dragon. Je suis le secret, et l’oubli, et le rêve, et le mensonge.
Je suis le songe de Constantin, endormi en même temps sous sa tente au milieu de ses troupes et dans l’église des franciscains à Arezzo, en Toscane, et le songe de sainte Ursule, massacrée à Cologne et vivante parmi nous, étendue à jamais sur son lit de partout sous le regard d’un ange, de son chien, de Carpaccio qui la peint et de tous ceux qui traversent pour venir l’admirer le pont de bois sur le canal. Je suis ce qu’on sait et ce qu’on ne sait pas, ce qui a été et qui sera, ce qui n’a jamais vu le jour mais qui aurait pu le voir. Je suis le monde et son train. La souffrance et la joie. La totalité du passé et tout ce qui n’a pas eu lieu encore mais qui aura lieu un jour ou l’autre. Je suis la fin des temps comme j’en suis le début. Je suis la négation, le contraire, le paradoxe, l’eau qui coule, le rire des hommes et leurs larmes, l’idée, chère aux sceptiques et aux philosophes de l’Angleterre d’avant Kant, que rien n’existe du monde qui nous entoure et que tout n’est qu’illusion, née dans l’esprit de ceux qui, inventant et créant à chaque instant l’univers, s’imaginent qu’ils l’observent.
Les hommes ne s’occupent guère de moi. Et je ne m’occupe guère d’eux. Chacun d’eux ne voit de moi que ce qui lui est le plus proche. Les cuisinières, leurs casseroles ; les militaires, leurs armes ; les ambitieux, leur pouvoir ; les amoureux, leur amour ; presque tous, leur santé, leur argent, leur famille et leurs biens.
L’histoire – leur histoire – a pris pour les hommes une formidable importance.
Le tout s’est longtemps résumé pour eux à leurs enfants, à leurs forêts ou à leurs champs, à leur région, au passé dont ils se souvenaient. La nature, si décisive pendant des centaines et des centaines de millénaires pour ceux qu’elle abritait et menaçait à la fois, s’est lentement effacée. La place, dans l’imagination collective, de la Terre des hommes considérée comme un tout n’a pas cessé de croître : une Terre unifiée et uniformisée, de plus en plus présente grâce au savoir, de plus en plus abstraite aussi, couverte plutôt d’objets semblables les uns aux autres que de forêts et de légendes. Quatre millénaires après Abraham, un peu plus de trois millénaires après Moïse, deux millénaires et demi après Socrate, Confucius et le Bouddha, deux millénaires après le Christ, un millénaire et demi après Mahomet, comment ne pas voir que la grande affaire des millénaires à venir sera la conquête de mon espace par ceux à qui la Terre ne suffit plus depuis qu’elle est réduite à la dimension d’un village et qu’elle s’offre sans mystère à votre curiosité ? Dans les millions de millénaires à venir, je serai la proie des hommes, ou de ceux qui leur succéderont. Ils ne me conquerront pas tout entier, je suis trop grand pour eux. Mais ils se répandront loin de la planète minuscule qui leur a donné naissance sous les rayons d’un Soleil qui leur fournit lumière et chaleur et qui en est arrivé à peu près à la moitié de son espérance de vie. Ils partiront pour des frontières trompeuses qui n’en finiront pas de s’éloigner à mesure que les hommes s’en rapprocheront et qu’ils n’atteindront jamais.
C’est une drôle d’idée de vouloir écrire mon histoire. Je ne suis pas pour les hommes un objet de savoir. Ils ne peuvent pas me connaître dans ma totalité. Il y a deux choses dans le tout qui sont trop grandes pour l’homme. La première, c’est le tout. Et la seconde, c’est l’homme.
L’homme est une ressource infinie parce qu’il est toujours capable de se retourner contre lui-même et de s’échapper à lui-même. Parce qu’il pense et parce qu’il est libre. Parce qu’il rit, parce qu’il doute, parce qu’il se moque de lui et des autres, parce qu’il règne par l’humour, par l’ironie, par le paradoxe et la négation. Et le tout aussi est une ressource infinie. Parce que, en lui comme en l’homme, il y a toujours un ailleurs.
Les hommes ont inventé un outil formidable pour l’emporter sur moi et pour me conquérir : c’est la science, c’est le savoir. Mais l’outil ne s’applique qu’à des secteurs restreints et déterminés de mon tout. Il ne leur est pas permis de tout savoir sur le tout. Tant que les hommes ne savaient rien, ils pouvaient encore aspirer à la belle illusion de tout savoir du tout. Dès qu’ils en ont su un peu plus, ils ont compris assez vite que l’espoir même de tout savoir sur moi leur serait interdit à jamais.
Sous leurs mains trop avides, je me mets à fuir de toutes parts. En savoir toujours plus, c’est en savoir toujours moins.
Il y a dans mon tout comme des relents d’infini. Je suis immense et minuscule. Aux yeux de l’être, je le sais bien, mon immensité est minuscule. Mais, aux yeux de l’homme, tout ce que j’ai de plus minuscule est déjà une immensité. On peut me découper en tranches, en secteurs, en strates, en périodes, en règnes, en espèces, en familles, en disciplines : chacune des parts du gâteau est une infinité inépuisable. L’histoire n’en finit pas. Et l’homme, bien sûr, n’en finit pas. Tout nombre, si grand soit-il, peut être doublé en esprit, tout nombre, si petit soit-il, peut, à son tour, être divisé à l’infini. Dans n’importe quel tiroir de l’univers qui les entoure, les hommes peuvent monter vers le tout et descendre vers le rien sans jamais rencontrer ni le tout ni le rien. Au moins peut-on parler de ces secteurs et de leurs détails. Du tout lui-même, on ne peut rien dire. Plein comme un œuf, bourré jusqu’à la gueule, le tout est absent comme le néant. Pour vouloir écrire mon histoire, il faut être fou d’orgueil. Et une espèce d’imbécile.
Parlez-moi des arbres, du Moyen Age, des trous noirs, de la lumière, de l’imparfait chez Flaubert, des navires chez Homère, du vert Véronèse et du rouge de Venise. Parlez-moi de Damas, de l’ozone, du radium, de la jalousie, du pouvoir, de l’argument ontologique, de la Crucifixion, du sacré, de l’interdit, de l’avenir. Parlez-moi de tout et de n’importe quoi. Mais ne me parlez pas de moi. Ne parlez pas du tout et ne parlez pas du néant. Parce qu’on ne peut rien dire du néant et qu’on ne peut rien dire du tout. La moindre histoire du tout est une insanité. Presque une obscénité. Presque un crime. Et une insignifiance. Mieux vaudrait pour l’auteur, s’il existait vraiment, n’avoir rien dit du tout.
Si personne ne peut rien dire du néant ni du tout, c’est que le tout comme le néant sont accrochés à l’être. Et l’être est au-delà des mots.
Il appartient au silence. Le néant renvoie à l’être parce qu’il n’est rien d’autre que sa négation. Le tout renvoie à l’être parce qu’il est enraciné en lui. Le silence envahit le tout comme il envahit le néant et comme il envahit l’être.
L’être, qui est partout, qui est à l’origine et qui sera à la fin, est camouflé à chaque instant par le temps, par la matière, par la vie, par l’histoire qui ne sont là que pour ça. Il s’évanouit dans l’espace, dans le Soleil et les étoiles, dans la marche des astres, dans la propagation de la lumière, dans la structure d’une nature abandonnée à la loi, dans l’exubérance tumultueuse des événements et des choses. Il reparaît, caché, dans le tout et dans l’homme qui se répondent l’un à l’autre. Nous sommes, vous et moi, des signes obscurs de l’être et son reflet lointain. Nous sommes, vous et moi, à l’image même de l’être. Parce que vous êtes libres et que vous pensez. Et parce que je suis sorti de l’être qui m’a séparé du néant et que, secret comme l’être, je roulerai, impassible, de l’origine à la fin. Je suis l’impensable qu’on ne peut penser qu’en détail et vous êtes la pensée.
Je ne suis rien sans vous et vous n’êtes rien sans moi. Nous sommes les jouets articulés de l’être. Ses enfants délaissés et chéris. Ses jumeaux inséparables. Ses miroirs qui se reflètent.
Ses échos alternés et ses chants amébées. Tout ce qui se passe en vous se passe aussi en moi. Et tout ce qui se passe en moi n’est connu que par vous. Je suis plus vieux que vous. Mais dès que j’ai été, j’ai été votre attente. J’étais de tout temps votre promesse et votre annonce. Vous avez longtemps été l’avenir du tout. Voilà que le tout est l’avenir de l’homme. Je ne sais pas plus que vous si nous irons ensemble jusqu’au terme des choses. Mais vous régnez sur moi qui vous ai mis au monde.
Vous êtes à moi. Je suis à vous. Que d’histoire encore nous aurons à vivre ensemble ! Regardons, vous et moi, ce que nous avons fait. La tête me tourne. Et le cœur. Un grand vertige me prend. Des crimes, bien sûr, des guerres, des mensonges, de faux serments, des désastres, des bassesses, des trahisons, des erreurs. Mais, de la voûte des cieux au colchique dans les prés et au bal musette aux carrefours des banlieues, pas mal de grandes choses et beaucoup de choses exquises ou vaguement inquiétantes qui donnent comme un air de fête et une gaieté un peu canaille à l’éternité implacable et toujours semblable à elle-même d’où nous sortons tous les deux.
Nous avançons, vous et moi, les yeux bandés dans le noir.
Car nous ignorons d’où nous venons et nous ignorons où nous allons. Nous ne savons rien de ce qui nous attend. Vous l’emportez peu à peu sur mon immensité sans jamais m’épuiser. Je suis votre source et votre proie. Je ne sais pas ce que vous ferez de moi. Et vous ne savez pas ce que vous ferez de vous-même. Dieu veuille que ce soit bien et que, sous le Soleil ou ailleurs, nous nourrissions encore, vous et moi, d’une façon ou d’une autre, de formidables aventures et de grandes espérances !